2. Apocalypse
RÉCITS
2. Apocalypse
2. Apocalypse
1. Ligne Ascendante
En 2005, je n’ai pas encore l’habitude de partir pour chasser, j’essaye donc de trouver un point de vue assez proche de chez moi en direction de l’orage, celui-ci faisant maintenant du surplace depuis déjà quelques heures.
Je part vers ce qui paraissait en théorie une bonne idée, les Ardoisières à l’Est d’Angers. En 2005, la zone est en friche, faite de terrils de pierres d’ardoises. Je gravis un des sommets que j’avais repéré l’hiver, malheureusement la végétation de juillet a bien poussé. Les arbres et hauts buissons m’empêchant d’avoir une vue parfaitement dégagée sur certains angles. J’évite cependant la pluie et j’ai une meilleure vue vers la bordure de l’orage.
Le ciel est toujours aussi chaotique, avec des bases déchiquetés qui se poursuivent par de gros congestus.
Les gros congestus naissent sur la Loire et viennent alimenter un gros « MCS » qui se met en place sur toute la région situé au Nord du fleuve.
Au loin le ciel est noir d’encre, là où le tonnerre gronde et la pluie tombe. La lumière entre zones sombres et claires devient surréaliste.
2. Entre Obscurité et Clarté
De nouvelles grosses averses naissent en quelques minutes. Des lignes de cumulus congestus grossissent sans arrêt en venant se greffer au MCS principal.
3. Surbaissement
La base chaotique de l’orage forme une zone légèrement surbaissée. Base surbaissée qui commence même à me faire légèrement espérer et peur en même temps. Sentiment étrange mais bien connu du chasseur d’orage.
Mais finalement fausse alerte ce n’était rien. Sentiment d’ailleurs également connu du chasseur d’orage. Je me rend compte à ce moment là que l’endroit où je me trouve ne me permet vraiment pas d’apprécier comme il faut cet orage au potentiel pourtant énorme.
En effet le tonnerre gronde toujours depuis maintenant presque 1 heure en direction du Nord-Ouest d’Angers et je vois entre les arbres que cela à l’air vraiment intéressant dans la direction où se dirigeaient finalement tous ces gros congestus.
Je dois absolument trouver un meilleur point de vue que cela. Aussi je reprend la route et quitte mes terrils d’ardoises qui finalement ne constituent pas un endroit approprié.
4. Panorama des Enfers
Je me positionne en fait directement près de la ville, sur le haut d’un parking à plusieurs étages d’un supermarché. Ce dimanche, j’ai l’étage du parking pour moi seul, mise à part un père avec son enfant qui font du roller à l’étage en-dessous, ne se doutant pas du ciel apocalyptique auquel on a à faire.
Dans ce paysage péri-urbain le ciel commence à prendre ses teintes du soir, alors que les bases nuageuses deviennent absolument folles.
Ce panorama a gagné la 5ème place du Concours du Fryzeur de Juillet 2005. Quelques éclairs au loin à gauche étaient visibles, mais je n’avais pas encore de détecteur à cette époque.
5. Volcan Nuageux
Les bases formaient comme des vagues à l’envers absolument fantastiques et avec des couleurs et lumières changeantes totalement irréelles. Cette forme de volcan à l’envers m’a toujours beaucoup intrigué.
Une de mes photos préférés, je l’ai d’ailleurs mise dans le Photolive d’Infoclimat. J’ai retravaillé un peu la photo depuis, à l’époque je n’étais pas encore très bon en retouche photo et les logiciels en 2005 étaient assez mauvais.
Ce ciel chaotique ressemble beaucoup à un sillage turbulent et probablement qu’un air plus dense situé en surface provenant de l’orage est responsable de ces bases turbulentes.
La différence majeure ici c’est que je ne me trouvais pas dans la zone de l’orage où c’est l’air sortant qui domine (outflow), mais bel et bien dans la zone où les congestus se forment et viennent alimenter l’orage en air chaud ascendant. Il n’y avait d’ailleurs aucun arcus visible comme on le verrait au bout d’un sillage turbulent, mais simplement des cumulus congestus aux bases moins chaotiques. Le sens de circulation par rapport à un sillage turbulent classique est donc à l’envers et dominé par l’air entrant (upflow).
6. Evolution Chaotique
Cette animation de 7 photos permet de se rendre compte de l’évolution dynamique de ses bases chaotiques.
Les formations chaotiques commencent à s’éloigner de moi, alors qu’à nouveau d’énigmatiques appendices nuageux pendant sous les bases.
Enfin le soir tombe et des pluies stratiformes venant par le sud envahissent la zone de la ville. Il est temps de remballer le matériel et de rentrer chez moi. Une sacré journée orageuse avec des formes chaotiques totalement apocalyptiques.
7. Images Satellites
En préambule il faut savoir que les archives satellites datant de 2005 sont difficiles à trouver, nous étions en effet encore au début d’internet et l’offre n’était pas aussi complète qu’aujourd’hui. Il aurait fallut que j’enregistre moi-même les images le jour même (comme je l’ai fait sur le récit du 06 juin 2005 ) avant qu’elles ne disparaissent des sites.
Cette image « Dundee » a été prise juste avant que les orages ne commencent dans la région, mais juste après la toute première photo prise dans ce dossier.
On repère donc tout de même un début de noyau convectif à l’Est de ma position (point rouge) et qui fait partie d’une ligne qui commence à s’organiser de la pointe Bretagne jusque dans la région Centre en passant par Angers.
Cette zone est encore essentiellement composé de petits cumulus. On reconnaitra cependant sur ma toute première photos de ce dossier (17h58) les congestus sur Saumur visible sur la carte satellite.
A 20h30, les orages sont imposants puisqu’ils s’organisent en un vaste système orageux multicellulaire de plusieurs centaines de kilomètres de largeur, le long de la rive Nord de la Loire. Le développement convectif fut donc très rapide.
Je me trouve pile au bord de l’orage, dans sa zone d’ailleurs la plus intéressante car c’est là que l’air chaud alimente ce vaste système orageux (MCS).
Cette animation satellite infra-rouge (en heure UTC) se déroule entre 18h et 2h du matin.
Ce qui frappe ici encore est la rapidité à laquelle cela s’est développé après 18h et avec grande force, vu la taille de ce vaste orage, typique d’un MCS. Je suis resté tout le temps au bord de l’orage.
8. Situation Météo Synoptique
Voici tout d’abord une carte d’analyse des pressions au sol à 12h UTC et avec le dessin des fronts liés. Il faut savoir que c’est très schématique et ne reflète pas forcément la réalité des choses, mais cela renseigne déjà de quelques éléments :
- Aucune discontinuité frontale sur la France et donc pas de perturbations.
- Nous sommes dans une zone de « marais barométrique » avec des gradients de pressions très mous.
- Ce « marais barométrique » est légèrement dépressionnaire avec un chapelet de petites basses pressions allant des Pays de Loire au Centre.
La présence d’un marais barométrique au sol est souvent lié à des conditions orageuses, mais si on s’arrête là, on n’a rien expliqué et sûrement pas la force de ces orages.
Voyons maintenant les conditions en altitudes. Les couleurs ici ne représentent pas la température, mais permettent de visualiser la pression en altitude autour de 5500 m (Géopotentiel à 500 hpa) à 15h local.
Ainsi la France se trouve sous une dorsale anticyclonique se projetant sur la France à partir du Maroc et de l’Algérie. Parallèlement un talweg dépressionnaire se projette de l’Irlande jusqu’à la Pointe de la Galice en Espagne, formant presque une bulle (appelé « goutte froide »). C’est la zone situé entre ce talweg et cette dorsale qui est importante à retenir ici (Portugal –> Nord France).
Dans cette zone, un flux de Sud-Ouest a lieu, apportant de l’air chaud sur la France par l’intermédiaire de cette dorsale, mais derrière lui sur l’atlantique, le talweg très proche apporte son lot d’air froid.
Ce flux de SO est d’ailleurs matérialisé sur cette carte des vents à 200 hpa (près de la tropopause vers 10 000 m). On visualise ainsi ici le fameux Jet-Stream, qui semble particulièrement fort entre l’Espagne et le Sud-Ouest de la France. La zone des Pays-de Loire se trouve en « sortie gauche de jet », zone toujours propice à la formation d’orages puissants, car zone diffluente la plus proche d’une anomalie de tropopause.
Avec un tel jet au-dessus d’un marais barométrique et en plus avec une « sortie gauche », le cisaillement risque d’être important, ce qui est parfait niveau orage.
Voyons maintenant les températures vers 850hpa (environ 1500m d’altitude). J’aurais préféré une carte des températures potentielles (prenant compte de l’humidité avec la chaleur latente) et non absolu comme ici, mais il est difficile de s’en procurer en 2005.
Le seul commentaire que l’on peut faire ici donc, c’est la présence d’une masse d’air chaude sur la France provenant directement de l’Afrique du Nord, et la présence d’une masse d’air plus froide arrivant par l’atlantique.
Voyons la carte de la CAPE, aussi dit Energie Potentielle Convective Disponible, qui est une carte à prendre avec des pincettes. Elle représente le carburant disponible dans l’atmosphère pour former de l’orage, mais n’explique pas la naissance de l’orage (on peut avoir un réservoir plein, mais si le moteur n’est pas allumé, alors pas d’orages).
Cette animation relève de très bons indices de CAPE surtout dans l’Est de la France. Mais comme on le sait, c’est dans les Pays de Loire que l’orage se déclarera, la CAPE ne fait pas tout. Ceci dit les indices n’étaient pas mauvais dans l’Ouest de la France, là où il y aura effectivement de l’orage.
Enfin une carte très intéressante qui représente la vitesse verticale à 700hpa, c’est à dire les ascendances (en rouge) et les subsidences (en bleu).
Un dipôle ascendance-subsidence permet de montrer une zone où a lieu une convection (orageuse si c’est très marqué). La carte est de 15h local, aussi sur les Pays-de Loire et le Poitou nous n’avons pour l’instant qu’une zone rouge d’ascendance. Probablement que la zone bleu se déclarera au nord de celle-ci quelques heures plus tard.
Conclusion
Toutes les conditions étaient idéales pour avoir de forts orages sur la région Pays-de Loire. De l’air chaud humide, se formant dans une zone de pressions molle au sol et avec une CAPE assez bonne.
A cela s’ajoute en altitude un talweg apportant son lot d’air froid par l’ouest avec sans aucun doute possible, en raison de la présence du jet-stream, une belle anomalie de tropopause en approche.
La dynamique d’altitude va forcément déstabiliser tout cet air chaud en surface, et avec un fort cisaillement de vitesse en raison de la force du flux de SO bien supérieur à la vitesse presque nulle au sol, ce qui promet des orages multicellulaires violents et bien organisés. Nous savons déjà que ce sera réellement le cas.
De forts cumuls de précipitations seront relevés ce jour en Mayenne et surtout dans le département de la Sarthe situé en plein dans la zone de subsidence de ces orages. Ainsi pendant cette journée, par exemple 89.6 mm seront relevés à la station de Segré (NO 49), soit l’équivalent d’1 mois et demi de précipitations en 1 seule journée. Mes collègues chasseurs d’orages Christophe Asselin et Thierry Cormier seront pris dans la pluie dans le Nord Sarthe, mais ramèneront tout de même quelques photos de foudres ce jour là, ce que moi je n’ai pas réussi à réaliser.
Récit écrit en juin 2008
Dernière mise à jour en septembre 2021
RÉCITS ASSOCIÉS
1. Bases Chaotiques
Le 17 juillet 2005, un amas orageux convectif de 100km de long et presque stationnaire sera responsable d’un temps très chaotique sur Angers.
